Charles d'Orléans ou la mise en scène de soi

Autant commencer par parler de Charles d'Orléans puisque le nom du blog vient directement de son Livres des amis. Et puis ça tombe bien parce que ça touche un sujet qui m'intéresse plutôt : l'écriture comme thérapie (et Charles d'Orléans).

Ce qui est génial avec la poésie de Charles d'Orléans c'est que contrairement à des tas d’œuvres du Moyen-Âge, eh bien...On a un auteur, pour une fois. Et plein d'infos biographiques. Et j'adore penser les œuvres en fonctions du milieu et des auteurs (même si parfois penser une oeuvre en fonction de son auteur ça donne des gros biais d'interprétations (oui je parle de vous, préfaciers de Virginia Woolf)).
Donc, brève biographie du monsieur : quand il avait 13 ans, son père est assassiné par son rival politique et le jeune Charles d'Orléans se retrouve à la tête d'une guerre civile (c'était sympa le XVème siècle (non)). Puis quelques années plus tard, il est fait prisonnier lors de la bataille d'Azincourt et il passe 25 ans en prison en Angleterre. Sans être maltraité physiquement, parce qu'il fallait qu'il reste en vie sinon ça allait compliqué d'obtenir une rançon, c'était quand même pas la fête et il était plutôt isolé, et cette captivité le marque profondément. Ce qui ressort dans sa poésie (et je vais vous donner ce poème en exemple, qui me semble assez transparent pour se passer de traduction mais si c'est incompréhensible en fait dites-moi).

Ou* puis parfont de ma merencolie
L’eaue d’Espoir que ne cesse tirer,
Soif de Confort la me fait desirer,
Quoy que souvent je la trouve tarie.
Necte la voy ung temps et esclercie,
Et puis après troubler et empirer,
Ou puis parfont de ma merencolie
L’eaue d’Espoir que ne cesse tirer.
D’elle trempe mon ancre d’estudie,
Quant j’en escrips, mais pour mon cueur irer** ;
Fortune vient mon pappier dessirer,
Et tout gecte*** par sa grant felonnie
Ou puis parfont de ma merencolie.
*En, dans
**irriter, mettre en colère
***C'est une graphie bizarre pour "jette"

Du coup y'a plein de critiques qui donnent une interprétation de sa vie et de sa poésie en mode "ohlala Charles d'Orléans était un poète romantique torturé et dépressif et renfermé sur lui-même".
Alors qu'en fait la poésie de Charles d'Orléans est fondamentalement sociale : il y avait des gens qui venaient à Blois exprès pour écrire avec lui, il échangeait des rondeaux avec ses copains et il pensait ses poèmes pour un auditoire (oui à l'époque on lisait de la poésie en public et avec de la musique)(et parfois on dansait dessus, d'où le rondeau qui est un poème mais aussi une danse). Pourtant ça reste une poésie très mélancolique, même si on trouve des pièces qui sortent de cette tonalité et que même les pièces mélancolique ont un certain optimisme (enfin au moins une possibilité d'apaisement (coucou le nonchaloir)).

C'est ça qui m'a touché dans sa poésie : il s'écrit, il se met en scène, il fait dialoguer ses sentiments - et grâce à ça il prend de la distance avec les choses et il gagne en compréhension de lui-même. C'est pas forcément une guérison mais ça permet de reprendre le contrôle sur les choses à propos desquelles il ne peut rien, comme la mélancolie qui vient l'attaquer sans cesse, ou la vieillesse et le temps qui passe.
(je suis content d'écrire sur un blog et pas sur une copie d'examen parce que ceci n'a rien d'académique, c'est mon ressenti face à l'auteur que je lie à mon expérience personnelle et - spoiler alert - ça ne vaut rien d'un point de vue critique ou autre).

J'ai beaucoup entendu de gens critiquer l'écriture-thérapie, pas en tant qu'outil thérapeutique sans intérêt (au contraire c'est plutôt reconnu) mais en tant que pratique artistique valable. A vraie dire la première fois que j'ai tapé "comment écrire un roman" sur google (on est tous passé par là ok) le troisième conseil que j'ai eu c'était "n'écrivez pas pour résoudre vos problèmes si vous voulez écrire un bon livre" ou un truc comme ça. Ne soyez pas nombriliste, les gens n'en ont rien à faire de vos névroses à vous, l'auteur.
Comme si le livre n'était écrit que pour les lecteurs.
Et je trouve que c'est dommage, parce que l'écriture est un outil puissant pour s'aider à survivre. Mais ce n'est pas parce que notre écriture nous aide, ce n'est pas parce qu'on réécrit des traumas et des choses qui nous obsèdent que ça devient mauvais. Je crois qu'à partir du moment où on fait de l'art on est dans un acte autocentré, même si l'art s'inspire de l'altérité, parce qu'on a une vision d'une chose et qu'on a besoin d'en faire quelque chose, nous (que ce soit en vue d'un regard extérieur ou pas). Mais ça veut pas dire que c'est mal et surtout ça ne veut pas dire qu'une oeuvre qui s'inspire de l'intime ne communique pas ; au contraire, il me semble qu'elle a la capacité de communiquer d'intime à intime.

Après il faudrait disserter très longtemps sur le but de l'art, sur dans quel acception on utilise intime, et comme je fais tout mal parce que je suis un très mauvais moi qui rate tout, je vais te donner mes acceptions maintenant. L'intime, c'est ce qui est caché au plus profond d'un humain - ou en tout cas c'est la définition que j'ai prise.
Et le but de l'art, on va garder ça pour plus tard voire pour jamais parce que ça dépend et que je suis mauvais pour penser les concepts de manière générale et abstraite. Enfin j'aime pas, donc je le fais pas, donc je suis mauvais. Mais si ça t'intéresse un jour on pourra en parler.

Voilà, c'est la fin du ressenti à l'état brut de Charles d'Orléans, au revoir les petits.
(Et à bientôt pour de nouvelles aventures !)
(Oui promis un jour je ferais une conclusion normale)
(En fait non)

Commentaires

  1. J'ai jamais tapé "comment écrire un roman" sur google xD (mais je suis peut-être l'exception qui confirme la règle ;P).

    Je suis d'accord avec toi sur ton analyse du mauvais conseil de "ne résolvez pas vos problèmes par l'écriture", c'est stupide. On écrit sur ce qu'on écrit. Que l'on écrive, que l'on prenne des photos, que l'on fasse des peintures, au final on révèle de nous. On dit même que les historiens (alors que l'Histoire est une science) révèlent au final plus d'eux que de leur sujet. Si je prends mon cas je n'ai jamais rien vécu de bien grave, pourtant je me rends bien compte que le personnage principal du roman que j'écris actuellement (il me reste deux-trois chapitres, à la louche, mais j'arrive pas à me décider à les pondre) j'ai besoin de le tuer, et je me rends bien compte qu'il y a des thèmes qui reviennent, des motifs similaires...

    L'art... Si je me trompe pas Kant pensait que l'art c'était juste le beau, le beau pour le beau, le beau comme universel capable de toucher tous les humains, c'est tout (mais je ne sais pas s'il parlait de l'art en général ou seulement de la peinture). Le but de l'art... je dirais le plaisir (Platon pensait ça), le plaisir du beau (pour le récepteur surtout, je pense), la thérapie à divers degrés (davantage pour l'émetteur, quoi que ça se discute), l'art comme moyen de défendre une idée, l'art politique (si on met l'humour dans l'art alors je cite Jérémy Ferrari, mais aussi les chanteurs engagés, rappeurs, etc.). Au final : l'art est un moyen de communication presque comme les autres.

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    1. Non c'est probablement moi qui ai été trop désespéré dans ma vie (on trouve de ces bêtises en plus parfois ^^)

      Oui, au final je suppose que faire de la recherche, quel que soit le domaine, ça prend toujours notre regard et nos besoins émotionnels comme point de départ.

      Je suis pas forcément d'accord avec tout ce que tu dis sur l'art mais je crois que ta dernière phrase résume tout à fait mon point de vue : l'art, c'est vraiment un moyen de communication.
      (En tout cas c'est presque le seul que j'ai trouvé ^^)

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    2. Oui, c'est ça. Rien que dans le choix de l'étude et l'angle ça dit de nous, avant même d'entamer les lectures en archives ou en archéologie !

      C'est celui que trouvent beaucoup de gens depuis des millénaires ! :)

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  2. J'avoue, moi aussi je suis allée taper ça dans google. Écoute, quand tu galère avec la methodo, faut bien commencer par quelque chose, et j'étais sure de pas être toute seule à galérer pour écrire ^^'
    Mais je suis d'accord avec toi, tu peux pas dire à un auteur de pas parler de lui. Parce que l'écriture, c'est faire passer un message, c'est la base de la rhétorique. Comment veux tu faire passer un message à ton public sans t'impliquer dedans ? Certes on ne te demande pas un journal intime (quoique parfois ça interrese le public, regarde les autobiographies ou même les études biographiques des auteurs...) mais le message d'un auteur s'inspire des experiences qu'il a vu et entendu, de ce qui l'a choqué, fasciné, surpris. L'écriture thérapeutique, c'est juste assumer cet aspect-là, ça ne diminue pas le travail d'écriture fournit par l'auteur ou même l'interet du sujet.
    Voilà, j'en profite pour faire coucou, et te dire que c'est bon, je te suis sur ce nouveau blog <3

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    1. Oui bah souvent ça te donne une base (même si j'ai eu besoin d'expérimenter par moi-même avant de comprendre que oui, j'avais besoin de faire des plans, mais pas comme les gens l'expliquaient sur internet ^^), en plus contrairement à ce qu'on pense pas mal en France l'écriture ça s'apprend, c'est pas juste du talent (comme le dessin ^^).
      Tout à fait d'accord ^^
      <3

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    2. Non j'avoue, j'ai regardé mais en vrai ça m'a pas des masses aidé non plus (ou du moins, pas pour ce que je voulais faire)...mais voilà, je trouve ça logique quand même de se poser la question ^^

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